Considérations sur les finalités de la shari’a

Traduction française du livre du théologien tunisien Tahar Ben Achour

Les finalités de la shari’a constituent les finalités que tend à atteindre la pratique de la religion musulmane. Ou plus précisément, ce que toute action religieuse doit absolument mettre en œuvre. Autrement dit, le but du fiqh consiste à mettre en application ces finalités. Ainsi, après avoir évoqué les fondements du fiqh, les différentes écoles qui sous-tendent la mise en pratique de la religion, et son fonctionnement, nous nous intéressons à présent aux visées ultimes du fiqh. Pour bien en montrer l’importance, nous allons commencer par mettre en relief les finalités dans l’approche générale du fiqh. Ensuite, nous verrons quelles sont ces finalités à proprement parler. Enfin, nous verrons quelles en sont les perspectives. 

L’origine des finalités : la Maslaha

Commençons par rappeler le sens du mot fiqhFiqh est de l’arabe qui veut dire « compréhension » ou « comprendre ». Dans l’islam classique, le fiqh désigne à la fois la théologie pratique et par extension, ce que les historiens ont appelé le droit islamique. C’est cette discipline qui permet de rendre un jugement pratique pour savoir si une chose est licite ou illicite, conseillée ou déconseillée, ou juste permise. Ceci pour une raison simple, c’est que tout acte religieux doit répondre à satisfaire les intérêts des humains (maslaha). Ainsi, les choses qui relèvent du licite, du conseillé, du permis, mais aussi du déconseillé (puisque ce n’est pas interdit), relèvent de l’acte possible mais permettent de procéder à une sorte de hiérarchisation. Privilégier tel acte ou telle chose plutôt que tel autre. Mais à bien y regarder, la plupart des actions que les humains réalisent, dans leur vie quotidienne, au travail, dans les associations, etc. sont religieusement permises. Sauf celles sur lesquelles pèsent des interdits comme la consommation de porc ou les actes criminels par exemple. Afin de bien s’y retrouver, les jurisconsultes du fiqh (appelés fuqahâ) ont divisé les actes humains en trois catégories : d’abord, les actes relevant de la catégorie des choses impérieuses à faire (dharûryêt) et qui sont donc considérées comme absolument obligatoires. Ensuite, la catégorie des actes permettant d’atteindre la première catégorie. Cette catégorie regroupe les besoins (hâjyêt). Enfin, la catégorie des actes non-nécessaires et non-obligatoires, actes qui relèvent donc des compléments (kâmâlyêt/ou tahsînyêt). Seule la première catégorie, la plus importante est détaillée. Elle est constituée des cinq finalités de la sharî’a

Les cinq finalités (maqâsid) de la sharî’a

Ainsi, les finalités de la sharî’a (maqâsid al-sharî’a) sont au nombre de cinq. Il s’agit en réalité de sauvegarder cinq éléments qui sont donnés par Dieu. Ce sont des bénédictions de Sa part. il s’agit de la vie (hayât) ; la raison (al ‘aql) ; la religion (al-dîn) ; les biens (al-mâl) et les liens familiaux ou l’espèce humaine à plus largement parler (al-nassal). Ces cinq finalités ont été formalisées au fur et à mesure du temps. Des auteurs comme al-Qaffâl al-Shâshî (m. 975), al-Juweynî (m. 1085) et al-Ghazâlî (m. 1111) avaient déjà abordé le sujet. Mais c’est l’imam andalou al-Shâtibî (m. 1388) qui associera son nom aux finalités, en les formalisant et en en faisant une discipline du fiqh à part entière. Pourtant, cette discipline n’aura d’importance réelle dans la pensée musulmane qu’à partir du XIXe siècle, période de la Renaissance islamique (nahdha al-islâmyyia), initiée par l’égyptien Muhammad Abduh (m. 1905) et l’iranien Jamal Eddine al-Afghâni (m. 1893). C’est l’une des figures de cette nahdha qui a permis la relance de l’intérêt sur les finalités : l’imam tunisien Mohamed Tahar Ben Achour (m. 1973). C’est une époque où les intellectuels musulmans tentent d’une part de comprendre les raisons pour lesquelles l’Occident a pris l’avantage culturellement, politiquement, et économiquement. D’autre part, ils interrogent les textes et l’histoire de l’islam pour en dégager une rationalité et du sens. Alors que pendant des siècles les finalités de la sharî’a avaient été gentiment mises de côté. Ben Achour avait ajouté une sixième finalité, à savoir la liberté. Puis, plus récemment, Abdelmajid An-Najjâr a même proposé de rajouter l’environnement comme nouvelle finalité. 

Nouvelles perspectives, un exemple : Nasr Hamed Abû Zayd

Mais alors, pourquoi ce regain d’intérêt ? Au XIXe siècle, Ben Achour et les réformistes de manière générale, voient dans les finalités, l’opportunité de faire de la pratique islamique, une pratique rationnelle et téléologique, donc qui a un sens. Il faut bien comprendre qu’à ce moment-là, et depuis des siècles, l’islam sunnite avait penché du côté du fidéisme. Selon cette manière de voir et de comprendre l’islam, il fallait se contenter d’obéir aux textes car ils décelaient la vérité et tout ce dont nous (êtres humains) pourrions avoir besoin. Il n’y avait donc pas à se poser la question du sens, ni des commandements. Cette attitude remonte à la fin de l’âge d’or de l’islam qu’on estime avoir pris fin autour du XIIIe siècle avec la chute de Bagdad en 1258. Les réformistes de la Nahdha ont compris que réactiver le concept de finalité ferait passer, à nouveau, la pratique de l’islam du côté du sens et de la rationalité. Les finalités permettaient de poser une lecture téléologique (qui tend à un objectif) à l’islam et lui donner ainsi sens pour le sortir d’un fidéisme aveugle antirationnel à une pratique sensée et questionnable. Cette ouverture va permettre à d’autres penseurs de proposer de nouvelles lectures à cette approche finaliste de l’islam.

Une de celles qui méritent le plus d’être mentionnées est formulée par l’égyptien néo-mutazilite Nasr Hamed Abû Zayd (m. 2010). Selon ce dernier, dans son ouvrage al-khitâb wa-l ta’wîl (Le discours et l’interprétation), tout en ne retirant rien des finalités, il est possible de les réduire à trois grandes valeurs à sauvegarder et protéger. A savoir al-ḥoryya (la liberté), al-ʿaql (la raison) et al-ʿadl (la justice). Selon Abû Zayd, ces trois valeurs contiennent non seulement les cinq finalités, mais aussi tous les fondements du droit islamique et tout ce qui donne sa valeur à la religion. Abû Zayd souligne ainsi l’importance et la justesse qu’il attribue à une approche finaliste. Aujourd’hui, l’une des principales ruptures parmi les acteurs de la scène islamique passe par cette problématique. Il y a ceux qui disent qu’il ne faut pas interroger les textes et se contenter de faire ce qui y est reporté, à la lettre. Et il y a ceux qui estiment que la révélation a un sens en elle-même, et que c’est l’esprit de la Révélation qu’il faut atteindre. Or s’inscrire dans une démarche qui privilégie la lettre au détriment de l’esprit, c’est prendre le risque de faire de l’islam une sorte de code comportemental sans cohérence, et donner ainsi une image d’un Dieu emporté par Sa toute puissance, ivre de Son omnipotence, qui exige soumission et obéissance servile. Des messages que nous pensons étrangers à la Révélation dans son ensemble et encore plus, étrangers aux enseignements du prophète Muhammad (sawas) lui-même. Lui a prêché pour faire connaître Dieu et nous permettre de nous émanciper des superstitions et des chaînes réelles ou psychologiques. 

Wa Allahu a’lam

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